Entrée De Madagascar à Verdun
Partie du discours nom propre (titre de livre ou pièce)
Sous-titre Vingt ans à l'ombre de Gallieni
Auteur Charbonnel Henry (Colonel), 1961
Éditions 1962. Largeur: 14cm. Hauteur: 21.5cm. Pages: 461. Editions Karolus.
Extraits 
page 27
1896/06
Le moyen de transport était le filanzane, siège étroit muni de deux long brancards. Deux équipes de quatre bourjanes étaient affectées à chaque filanzane. Elles se relayaient tous les 200 ou 300 mètres, se repassant leur passager au vol avec une habileté amusante. Ces porteurs rompaient le pas; les pieds de ceux de l'avant étant levés quand se posaient à terre ceux de l'arrière... La cadence adoptée produisait un léger tanguage auquel on s'habituait vite.
page 30
1896
Parvenus au haut d'une côte, nous découvrons Tananarive dans sa splendeur. Vaisseau de haut bord au milieu d'une mer de rizières. La comparaison a servi mille fois. Elle est exacte. Les palais de la Reine et du premier ministre en figurent les cheminées. Le soleil est déjà bas sur l'horizon et la ville se détache à contre-jour sur le ciel... Le général Voyron nous reçoit. Il semble de méchante humeur.
-- "Alors? dit-il. Vous avez livré une grande bataille? Où? Quand? Combien de morts?"
Le général est en face de moi. Il me regarde. Il me faut répondre.
-- "Nous avons été attaqués à quinze kilomètres à l'est d'Ambouhimalaza, mon général. Un Sénégalais de l'escorte a été tué. Un autre a reçu une balle dans le ventre. Il doit être mort aujourd'hui."
Alors le général fait explosion.
-- "Balle dans le ventre! Mort! Moi aussi, j'ai reçu une balle dans le ventre. Suis-je mort?"
page 38
1896
Les rebelles tentaient journellement de couper la ligne d'étapes entre la capitale et la Grande Forêt. Pour la protéger, le général Voyron avait créé deux postes militaires, l'un au Nord, l'autre au Sud de la piste. Ce dernier était installé à Ambatoumangue, presque à égale distance de Tananarive et de la forêt, à quelque dix kilomètres de la ligne d'étapes.
page 39
1896
Ambatoumangue mérite son nom. La localité est dominée par un haut rocher qui, à l'échelle du quart, ressemble au Pain de Sucre de Rio de Janeiro, et dont la face ouest est couverte de broussailles bleuâtres. Au nord, le pied du rocher baigne dans un petit lac. Au sud, le village s'appuie sur lui. Une plateforme est aménagée au sommet. Un sentier de chèvres, en spirale, permet d'y accéder.
page 43
1896
La Grande Forêt posait un problème tactique. Après chacune de nos attaques, les Fahavales s'y réfugiaient. Serait-il possible de les y poursuivre? ... Le capitaine Michelangeli ... fut autorisé à pénétrer dans la Grande Forêt et je demandai à l'accompagner pour étudier la possibilité d'y mener un jour mes canons.

Cette reconnaissance qui dura deux jours fut pénible. C'est une des plus dures épreuves physiques que j'eus à supporter au cours de ma carrière. Dans un enchevêtrement de lianes énormes, des arbres géants dont on ne voyait pas le sommet interceptaient la lumière du jour. On avait l'impression de cheminer au fond d'un aquarium. Des fougères arborescentes formaient un taillis épais qu'il fallait tailler au coupe-coupe. Le sol, constitué par une épaisse couche de détritus végétaux en décomposition, était spongieux au point de rendre la marche pénible. À l'étape, j'essayai d'enfoncer la sagaie de deux mètres, qui me servait de canne, dans cet étrange terrain. Elle y disparut tout entière sans rencontrer le sol dur.

Le spectacle était beau. Des troupes de singes nous accompagnaient, sautant d'une liane à l'autre. Des oiseaux de toutes couleurs volaient au-dessus de nous et de splendides orchidées ornaient le tronc des arbres. Mais les moustiques qui nous harcelaient ne nous laissaient pas le temps d'admirer la nature.

page 54
1896
Je devais aller prendre position le surlendemain à l'aube avec deux sections de tirailleurs, sur une hauteur située à quelque six cent mètres de la route d'étapes, y attendre le passage d'un convoi important venant de la capitale et le protéger en cas de besoin. Après une longue station, nous vîmes paraître le convoi. Deux compagnies l'encadraient. Devant plusieurs centaines de porteurs, deux filanzanes fermés comme des litières antiques attiraient le regard. C'étaient ceux de la Reine et de la Princesse héritière, ma petite danseuse du 14 juillet. Elles partaient pour l'exil... La petite Princesse était enceinte. Elle mourut en couches. Sa fille élevée par sa grand'tante lui tint compagnie à la Réunion, puis à Alger.
page 55
1896
Officier à titre étranger, Ramatre avait sa place marquée à nos popotes. Il ne l'occupa jamais, préférant rester avec ses hommes. Accroupis sur leurs talons autour de grands plateaux de riz, ils mangeaient à la malgache, une cuiller de bois unique servant pour tous. Chacun, après usage, la plantait dans le riz et son voisin s'en emparait. Ce prince aurait pu donner des leçons de démocratie à nos démagogues de tout poil.
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Mis à jour le 2020/04/18